Aider un étranger sans papiers dans un but humanitaire : le principe de fraternité
Le Conseil constitutionnel a reconnu que la fraternité est un principe de valeur constitutionnelle, dont découle la liberté d’aider autrui dans un but humanitaire, même un étranger en situation irrégulière. Il a jugé contraire à la Constitution le fait que l’exemption de poursuites ne couvre que l’aide au séjour, et non l’aide à la circulation qui l’accompagne. L’aide à l’entrée irrégulière en France reste en dehors de cette exemption.
- Juridiction
- Conseil constitutionnel
- Date
- 6 juillet 2018
- Affaire
- M. Cédric H. et autre
- Référence
- décision n° 2018-717/718 QPC
- ECLI
- ECLI:FR:CC:2018:2018.717.QPC
Ce qui a été jugé
- Les mots « au séjour irrégulier » du premier alinéa de l’article L. 622-4 du CESEDA (rédaction issue de la loi du 31 décembre 2012) sont contraires à la Constitution.
- Le 3° de l’article L. 622-4 est conforme à la Constitution, sous la réserve du paragraphe 14 : l’exemption s’applique aussi à tout autre acte d’aide apporté dans un but humanitaire.
- L’abrogation est reportée au 1er décembre 2018.
- En attendant, dès la publication de la décision, l’exemption s’applique aussi à l’aide à la circulation qui accompagne le séjour, hors entrée sur le territoire, lorsqu’elle a un but humanitaire.
Les faits
Le 11 mai 2018, la chambre criminelle de la Cour de cassation a transmis au Conseil constitutionnel deux questions prioritaires de constitutionnalité. Une QPC permet à une personne, au cours d’un procès, de demander si une loi qu’on lui applique respecte les droits et libertés garantis par la Constitution.
Les questions portaient sur deux articles du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (CESEDA), dans leur rédaction de l’époque, issue d’une loi du 31 décembre 2012 :
- L’article L. 622-1 punissait de cinq ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende toute aide à l’entrée, à la circulation ou au séjour irréguliers d’un étranger en France.
- L’article L. 622-4 prévoyait des exemptions, mais seulement pour l’aide au séjour irrégulier : aide apportée par la proche famille, ou aide sans contrepartie consistant en conseils juridiques, repas, hébergement, soins médicaux, ou toute autre aide visant à préserver la dignité ou l’intégrité physique de l’étranger.
La question posée
Les requérants soutenaient que ces textes méconnaissaient le principe de fraternité. D’une part, l’exemption humanitaire ne couvrait pas l’aide à l’entrée ni à la circulation. D’autre part, elle ne couvrait pas tout acte purement humanitaire.
Ils invoquaient aussi les principes de légalité, de nécessité et de proportionnalité des peines, et le principe d’égalité devant la loi.
Ce qui a été décidé
Le Conseil part de la devise de la République, « Liberté, Égalité, Fraternité », inscrite à l’article 2 de la Constitution. Il en déduit que la fraternité est un principe à valeur constitutionnelle.
« Il découle du principe de fraternité la liberté d’aider autrui, dans un but humanitaire, sans considération de la régularité de son séjour sur le territoire national. »
Mais ce principe doit être concilié avec la lutte contre l’immigration irrégulière, qui participe de la sauvegarde de l’ordre public. Le Conseil distingue alors :
- L’aide à la circulation : la punir dans tous les cas, même quand elle accompagne l’aide au séjour et poursuit un but humanitaire, n’est pas équilibré. Les mots « au séjour irrégulier » sont donc contraires à la Constitution.
- L’aide à l’entrée : elle fait naître une situation illicite. Le Conseil ne l’inclut pas dans l’exemption.
- La liste des aides exemptées : elle est conforme, à condition de s’appliquer aussi à tout autre acte d’aide apporté dans un but humanitaire. C’est une « réserve d’interprétation » : le texte reste, mais il doit être lu ainsi.
« Toutefois, l’aide apportée à l’étranger pour sa circulation n’a pas nécessairement pour conséquence, à la différence de celle apportée à son entrée, de faire naître une situation illicite. »
Une abrogation immédiate aurait étendu l’exemption à l’aide à l’entrée irrégulière. Le Conseil a donc reporté l’abrogation au 1er décembre 2018, tout en appliquant l’exemption, dès la publication, à l’aide humanitaire à la circulation qui accompagne le séjour de la décision.
Ce que cette décision change
Le Conseil constitutionnel reconnaît ici la fraternité comme un principe à valeur constitutionnelle. La décision protège l’aide humanitaire, désintéressée, apportée à un étranger en situation irrégulière.
Elle ne protège pas toute aide : l’aide à l’entrée irrégulière en France reste hors de l’exemption, et l’aide qui n’a pas de but humanitaire n’est pas couverte. Les articles cités sont ceux du texte en vigueur à l’époque ; la loi et la numérotation du CESEDA ont pu changer depuis. Pour savoir ce qui s’applique aujourd’hui, consultez un avocat.
Si vous êtes dans une situation proche
- Si vous êtes convoqué ou poursuivi pour avoir aidé un étranger, ne répondez pas sans conseil : contactez rapidement un avocat.
- Gardez tout ce qui montre le but de votre aide et l’absence de contrepartie (messages, reçus, témoignages).
- Conservez les convocations et décisions reçues, avec leur date : les délais de recours peuvent être très courts.
- Si vous êtes vous-même étranger sans titre de séjour, notre article sur le titre de séjour expiré donne des premiers repères.
- Selon vos revenus, l’aide juridictionnelle peut prendre en charge tout ou partie des honoraires de l’avocat.
Chaque dossier est différent : cette décision ne garantit aucun résultat dans une autre affaire.
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Questions fréquentes
Est-ce illégal d’héberger un étranger sans papiers ?
Dans le texte examiné en 2018, l’hébergement sans contrepartie destiné à assurer des conditions de vie dignes était exempté de poursuites. Le Conseil constitutionnel a ajouté que l’exemption couvre tout acte d’aide apporté dans un but humanitaire. La loi a pu évoluer depuis : faites vérifier votre situation par un avocat.
Qu’est-ce que le principe de fraternité ?
C’est un principe à valeur constitutionnelle, reconnu par la décision du 6 juillet 2018 à partir de la devise de la République. Il en découle la liberté d’aider autrui dans un but humanitaire, sans considération de la régularité de son séjour. Il doit être concilié avec la sauvegarde de l’ordre public.
Le « délit de solidarité » a-t-il été supprimé en 2018 ?
L’expression désigne couramment le délit d’aide à l’entrée, à la circulation ou au séjour irréguliers d’un étranger. Il n’a pas été supprimé : la décision a jugé contraire à la Constitution la limitation de l’exemption à la seule aide au séjour, et elle a étendu l’exemption à l’aide humanitaire à la circulation, lorsque cette aide accompagne le séjour. L’aide à l’entrée irrégulière en France n’est pas couverte par cette exemption.
Pour aller plus loin
Fiche relue le 5 novembre 2026 à partir du texte officiel. Elle explique la décision à sa date : le droit a pu évoluer depuis. Citation : Cons. const., 6 juillet 2018, M. Cédric H. et autre, décision n° 2018-717/718 QPC.